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Biais d'ancrage

Imaginez qu'on vous demande si la population de Tokyo est supérieure ou inférieure à 5 millions d'habitants. Puis on vous demande d'estimer ce chiffre. Maintenant, même exercice, mais cette fois le point de départ est 35 millions. Vos deux estimations finales seront très différentes — alors que la réalité, elle, n'a pas bougé.

C'est ça, le biais d'ancrage. Notre cerveau s'accroche à la première information disponible et construit tous ses raisonnements autour d'elle, même quand cette information est arbitraire, hasardeuse, ou délibérément fabriquée pour nous influencer.

Nous ne partons pas de zéro pour former nos jugements. Nous ajustons. Et cet ajustement est presque toujours insuffisant — nous restons prisonniers du premier chiffre que nous avons vu.

En 1974, Daniel Kahneman et Amos Tversky publient dans la revue Science un article qui va ébranler l'économie classique. Ils y décrivent une expérience devenue célèbre : une roue de loterie truquée s'arrête sur 10 ou sur 65 devant des participants. On leur pose ensuite une question sans aucun rapport : quel pourcentage de pays africains appartient à l'ONU ? Les personnes ayant vu le chiffre 65 donnent des estimations systématiquement plus élevées que celles ayant vu le chiffre 10.

La roue de loterie n'avait rien à voir avec la géographie mondiale. Et pourtant, elle a contaminé le jugement de tout le monde. Ce constat simple a ouvert la voie à des décennies de recherche sur nos biais cognitifs et leurs conséquences économiques. Kahneman recevra le prix Nobel d'économie en 2002 pour l'ensemble de ces travaux, et synthétisera tout cela dans Système 1 / Système 2, publié en 2011 — une référence incontournable pour comprendre comment nous prenons réellement nos décisions.

Kahneman distingue deux modes de pensée. Le Système 1 est rapide, automatique, intuitif — c'est lui qui nous permet de conduire sans réfléchir à chaque mouvement du volant. Le Système 2 est lent, délibératif, analytique — c'est lui que nous sollicitons pour résoudre un problème complexe. Face à une décision difficile, notre cerveau préfère déléguer au Système 1, qui cherche une réponse de facilité. Et cette réponse de facilité, c'est souvent l'ancre disponible.

Ce mécanisme opère de deux façons. D'abord par ajustement insuffisant : on part de l'ancre et on s'en éloigne, mais jamais assez. Ensuite par amorçage : l'ancre active en mémoire toutes les informations qui lui sont compatibles, rendant plus accessibles les arguments qui la confirment. C'est redoutable, parce que ce phénomène fonctionne même quand nous en sommes conscients. Les études le confirment : même les investisseurs expérimentés restent influencés par les ancres, à un degré à peine moindre que les novices.

Une étude publiée en 2024 dans Economics and Business Quarterly Reviews montre ainsi que le biais d'ancrage affecte significativement les décisions d'investissement, indépendamment du niveau de connaissance financière des individus. Une autre, conduite par Owusu et Laryea en 2023, révèle que la grande majorité des investisseurs restent prisonniers de leurs prix de référence initiaux même face à des informations de marché contradictoires.

Les soldes — le piège le plus ancien du monde

Un manteau affiché à 400 euros, soldé à 160 euros. Affaire du siècle ? Peut-être. Ou peut-être que ce manteau vaut 180 euros et que le prix initial de 400 euros n'a jamais existé que pour rendre le prix soldé irrésistible. L'ancre à 400 euros a fait tout le travail. Vous n'avez pas évalué le prix du manteau — vous avez évalué la réduction.

Même logique dans une négociation immobilière. Un appartement affiché à 480 000 euros. Vous négociez ferme et obtenez 440 000 euros, fier de votre résultat. Mais si ce bien avait été affiché à 400 000 euros, vous auriez probablement conclu à 375 000 euros. Le prix affiché a structuré toute la négociation — sans que vous vous en rendiez compte.

Dans les négociations salariales, celui qui annonce le premier chiffre pose l'ancre. Les études montrent que le résultat final est systématiquement plus proche du premier chiffre annoncé que de la valeur réelle du poste. Poser l'ancre en premier est souvent le levier de négociation le plus puissant qui soit.

Le prix d'achat d'un titre est l'ancre la plus courante — et la plus coûteuse — que l'on rencontre en gestion de portefeuille. Vous avez acheté une action 100 euros. Elle vaut aujourd'hui 55 euros. Vous refusez de vendre "à perte". Vous attendez que le cours revienne à 100. Mais le marché ignore totalement votre prix d'achat. Il ne sait pas que vous avez payé 100 euros. Il valorise l'entreprise selon ses perspectives futures — pas selon votre historique personnel. Cette ancre n'existe que dans votre tête. Et pendant que vous attendez, votre capital est immobilisé, vos opportunités ailleurs se ferment.

Les analystes financiers sont également exposés. Leurs objectifs de cours sont souvent ancrés aux cours actuels de Bourse — il est rare de voir un analyste émettre un objectif radicalement éloigné du cours du moment, même lorsque la situation fondamentale de l'entreprise le justifierait pleinement. Les révisions se font progressivement, par petites touches, là où la réalité appellerait parfois une rupture franche.

L'effondrement de Kodak — l'ancre d'une époque révolue

Kodak n'a pas été victime d'une crise soudaine. La direction savait dès les années 1970 que le numérique allait tout changer — l'ingénieur Steve Sasson avait inventé l'appareil photo numérique en interne en 1975. Mais le cours de Bourse, les marges colossales de la pellicule argentique, les habitudes des consommateurs — autant d'ancres qui ont paralysé la capacité de l'entreprise à se transformer. En restant prisonnière de ce qu'elle avait toujours été, Kodak a raté ce qu'elle aurait pu devenir. Elle a déposé le bilan en 2012. L'ancrage peut tuer une entreprise aussi sûrement qu'un mauvais bilan.

Sur les marchés actions, ce biais explique aussi pourquoi les investisseurs individuels ont tendance à conserver trop longtemps leurs titres perdants et à vendre trop tôt leurs gagnants — l'effet de disposition, étroitement lié à l'ancrage. Le prix d'achat devient le mètre-étalon de toute décision, là où seules les perspectives futures devraient compter.

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